Mardi 6 juin 2006 2 06 /06 /Juin /2006 20:52

Dans le bulletin interne du PS genevois, la commission enseignement de ce parti enjoint la population à rejeter l’initiative de l’ARLE pour le retour des notes et le contre-projet de la droite à cette initiative. Ce bref texte est exemplaire des erreurs de jugement de la gauche concernant l’école. Je me propose d’en analyser ici certains aspects (vous trouvez le texte incriminé ci-dessous).

Le slogan final est magnifiquement illustratif : « On va gagner, on doit gagner... car l’on défend "une seule école" démocratique – égalitaire – juste – solidaire. Touche pas à mon école ! Mobilisons-nous contre l'exclusion ! » Ainsi la gauche se profile, comme nous l’a pertinemment dit le regretté Philippe Muray, comme le parti du Bien (cf. Homo festivus festivus). Elle est le Bien, la voix du Bien sur terre. Elle est la Vérité en marche. Elle ne peut pas se tromper. Pour être méchant, on pourrait dire qu’elle est fasciste, étant totalitaire… Etant plutôt fortement laïque, ayant été souvent anti-cléricale, étant plutôt anti-traditionaliste et relativiste en termes de morale, la gauche a tout un discours mystique et religieux qui se mêle à un positivisme un peu archaïque.

Selon elle, et conformément à l’enthousiasme du XIXe siècle, l’avenir, c’est le progrès, et le progrès ne peut qu’être en direction du Bien et de la Vérité. Vous retrouverez ici des thèmes classiques du discours de la gauche prônant constamment le changement, les réformes, n’évoquant jamais le passé, à moins qu’il ne concerne l’histoire du mouvement socialiste, ni surtout pas la tradition culturelle, ô horrible mention ! Car comme tout le monde le sait, la culture (la grande culture qui nourrit l’homme, celle des vraies œuvres ayant du sens) produit de l’inégalité sociale étant une petite chose méchamment bourgeoise. C’est bien Bourdieu qui disait que la culture était un moyen de domination de la bourgeoisie sur les classes sociales défavorisées. Alors on a vidé l’école de la culture. Les IUFM en France et la Nouvelle Pédagogie s’en chargent depuis 20-30 ans et continuent leur travail de sape, en l’occurrence de déculturation (beau sens donné par le Petit Robert : dégradation de l’identité culturelle d’un groupe ethnique). Ce slogan et ce texte de la commission enseignement du PS genevois est terriblement idéologique. Il reste au niveau d’un discours abstrait, un bla-bla bien pensant ne se référant pas à la réalité du terrain. On pourrait dire qu’il s’agit de vœux pieux.

Personnellement, je suis d’accord sur les valeurs. Qui ne veut pas la démocratie, l’égalité, la justice, la solidarité, une « vie meilleure » ? Peut-être certains monarchistes ou certaines personnes de droite, mais encore peut-être ces personnes-là réagiraient-elles plus par rapport aux moyens que la gauche entend utiliser pour y parvenir, n’étant pas forcément en désaccord sur ces fins, sur ces valeurs-là. Qui est pour l’exclusion ou les inégalités ? On le voit, au plan des valeurs, on ne peut pas vraiment s’opposer à cette gauche, car au fond on a les mêmes. Mais que dire des moyens pour y parvenir, dont il n’est pas du tout fait mention ici.

Vous connaissez les propositions de la gauche quant à l’école (hétérogénéité des classes, pédagogie socio-constructiviste mettant l’élève au centre, interdiction des devoirs à la maison, etc.). La plupart de ces propositions sont très problématiques. On peut y rajouter tout ce que l’on peut voir dans la pratique et qui sont les conséquences de politique de gauche à l’école : dédain face aux grandes œuvres signifiantes de notre civilisation, dédain face aux savoirs techniques de base (orthographe, livret, etc.), méthodes de travail peu claires, réformes incessantes, coupure avec le passé, manque de clarté des évaluations, etc. Au fond : dévalorisation du travail, de l’effort et du mérite.

Il ne faut donc pas être naïf et se laisser bercer par ce discours abstrait. Comme le disait Muray également, cela produit un monde virtuel où les mots ne renvoient plus à des réalités concrètes, un monde bien-pensant, uniformisé, triste et ennuyeux. Il y a un refus terrible des réalités dans cette gauche-là. Ces réalités sont notamment l’effort, le travail, l’application, la rigueur, ainsi que tout le plaisir et la satisfaction qu’ils permettent de vivre, alors que les savoirs pauvres et standardisés que la nouvelle pédagogie propose ne parviennent pas à passionner. Il y a donc bien ces belles réalités que sont les savoirs et l’acquisition de compétences. Il s’agit de permettre aux enfants de pouvoir acquérir de vrais savoirs solides et puis de leur permettre également d’être créatifs, de penser le monde et d’agir sur lui. On se demande souvent pourquoi il y a tellement de violence et de désespoir (cf. le livre de Jacques de Guillebon, La France excédée). A mon avis, cela tient au fait, entre autres, que le monde perd sa réalité, comme les savoirs perdent leur saveur à l’école. La Nouvelle Pédagogie et les mesures socialistes mènent à cela. Muray, encore lui, accusait la Gauche, ironiquement nommé le Parti du Bien, d’agir en nihiliste. Il l’accusait donc de détruire le monde des hommes. Et cela s’avère être vrai à un niveau profond et subtil.

Enfin, la gauche prétend défendre les défavorisés. Mais ce sont eux qui sont les victimes d’une école qui ne leur apprend plus grand chose de solide et qui les considèrent à 6 ans, comme s’ils étaient déjà détenteurs d’une maturité fédérale ou de petits universitaires en culottes courtes qui seraient déjà capables de se débrouiller pour faire un travail de séminaire tout seul ou pour tout seul acquérir une orthographe juste, puisque l’orthographe n’est décidément qu’une technique que l’on n’acquerra vraiment que le jour où l’on en aura besoin. On ne leur apprend donc pas de façon solide les savoirs. On les embrouille. On ne leur indique pas clairement ce qu’ils doivent atteindre (encore faut-il encore croire qu’ils peuvent l’atteindre). On les laisse passer à la fin de l’année scolaire même s’ils n’ont pas appris ce qu’il devait apprendre. Pour dire les choses de manière un peu directe, l’école de la Nouvelle Pédagogie prend un peu les jeunes pour des imbéciles…

En Grèce, la gauche a simplifié l’orthographe pour aider les couches socio-économiquement défavorisées à mieux réussir. Résultat, les patrons ont continué d’exiger l’orthographe traditionnelle que seules les enfants « bourgeois » avaient apprise grâce à des parents ayant pu pallier les carences de l’école. Il en va de même en France avec la méthode d’apprentissage de la lecture. Il en va globalement de même à propos de tout dans l’école actuellement.

Réflexion à poursuivre, car le sujet est dense et complexe.

David Rouzeau

Texte du PS genevois :
La commission de l’enseignement du PSG se mobilise déjà, sur mandat du comité directeur, en vue de la double votation du 24 septembre sur l’école (initiative de l’ARLE pour le retour des notes et contre-projet de la droite à l’initiative précitée). Elle appelle les camarades à prendre position pour un double NON lors de l’Assemblée générale du PSG consacrée aux votations scolaires, qui se tiendra le mercredi 10 mai, à 20h, à Luserna. Une rubrique hebdomadaire de Post Scriptum sera consacrée, dès le 12 mai, à la campagne contre une école de la sélection et de l’exclusion. Le 24 septembre prochain, votons toutes et tous pour l’école héritée d’André Chavanne en disant "NON à l’exclusion, NON à une école à deux vitesses". Le double NON doit absolument l’emporter mais, pour cela, nous devrons TOUS nous mobiliser. Pour nos enfants et petits enfants, nous voulons une école de l’intégration, de l’égalité des chances, d’une vie meilleure. Opposons-nous par tous les moyens aux politicien-ne-s de droite qui veulent nous imposer une école plus sélective, plus dure, une école qui reproduise et aggrave les inégalités. Le 24 septembre peut et doit être la journée de la victoire sur l’exclusion, aussi bien celle des élèves en difficulté que celle des requérant-e-s, sans-papiers et étrangers-ères hors communauté européenne. Au nom de la commission enseignement du PS: Gabrielle Falquet, Marilou Thorel Gérard Sermet

On va gagner, on doit gagner... car l’on défend "une seule école" démocratique – égalitaire – juste – solidaire. Touche pas à mon école ! Mobilisons-nous contre l'exclusion !

[tiré de Post-Scriptum, Bulletin interne du Parti Socialiste genevois, n° 15, vendredi 5 mai 2006, p. 5 ; parution hebdomadaire, www.ps-ge.ch]

Par David Rouzeau - Publié dans : Actualité
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Commentaires

Bonjour !

Suite à ton commentaire sur le blog de Claudia je suis passée voir ton blog !

Je t'avoue que je n'ai pas eu le temps de lire ton excellent article au complet mais je les lu dans les grandes lignes et je dois dire que je reste sur ma position !

En effet, je trouve que les notes sont indispensables même en primaire ! Enfin plutôt surtout en primaire !

Comme tout le monde le sais après la 5ème années les élèves sont orientés à plusieurs niveaux  : Préprof, Orientation, Classic, Scientifique (ou plutôt : maturité...) Et lorsque l'on arrive dans ces classes les notes sont de mises automatiquement ! Et là.... beaucoup de parents comme d'élèves tombent des nues car ils voient que leur niveau n'est pas celui qu'il pensait !
En effet, avant cela ils avaient en fin d'année des appréciations :
A : à bien compris et es capable de l'utiliser
B : à compris mais n'est pas encore capable de l'utiliser
C : n'as pas encore tout compris mais est dans la bonne voie
D: N'as pas compris du tout

(C'est à peu près ca !)

Je suis désolée mais moi je peux avoir compris quelque chose être capable de l'utiliser à bon escient et me planter complétement à un examen !!!!

Donc je pense que pour l'école primaire on devrait intégrer les notes pour les petits contrôles que les maîtres et maîtresses font régulièrement déjà pour voir si l'élève à tout capter ou pas !

Déjà ca économiserais du temps pour l'élève tout comme le professeur :

Le prof. à la fin de l'année suivant les notes sait exactement ou l'élève ce situe et celui-ci ou ses parents aussi ! Que de vaines discussions entre prof et parents seraient évitées car les preuves seront là noir sur blanc !

Enfin bref je suis en fait bien d'accord avec toi et je te dis bravo pour cet article !

ä Bientot

Imortality
Commentaire n°1 posté par imortality le 08/06/2006 à 15h58

Je suis en grande partie d'accord avec vous. Juste une chose cependant. A un moment donné, vous parlez de la perte de culture, définie comme l'ensemble des "grandes oeuvres", celles qui ont un  sens (d'après vous) et vous vous référez alors au terme de "déculturation", définie dans le dictionnaire comme la perte de l'identité culturelle ethnique ou communautaire (citation de mémoire). Il me semble que ce sont deux choses complètement différentes. L'identité ethnique n'englobe pas uniquement "les grandes oeuvres", mais toutes les pratiques socioculturelles qui permettent à un individu de s'identifier à un groupe et de le reconnaître comme sien. Ce qui peut inclure des formes de culture, que vous jugeriez probablement comme de moindre valeur par rapport à cette "grande culture", par exemple, ce qu'on appelle communément la "culture de masse".


Autre chose: dans les débats de ces derniers mois à propos de l'évolution de l'école primaire et secondaire ces dernières décennies, je n'ai pas entendu beaucoup de voix pour critiquer la formation et la compétence des enseignants. Or, lorsque vous avez des professeurs ou maîtres d'école qui ne maîtrisent pas correctement les matières dont ils ont la charge, quelle que soit la pédagogie utilisée pour transmettre le savoir, le résultat sera médiocre. J'ai près de 30 ans, mais je me souviens déjà que lorsque j'étais en primaire (année 80), ma mère fulminait régulièrement en lisant les énoncées pleines de fautes d'orthographe et de grammaire de mes professeurs de français. Comment voulez-vous qu'un adulte qui ne sait pas écrire correctement sa langue maternelle puisse l'enseigner? Au secondaire, elle avait les même accès de colère en regardant mes polycopiés d'allemand, eux aussi bourrés de fautes! Et je me souviens qu'en 5ème (Coppet, Vaud), je devais corriger ma professeur d'histoire dans ses cours sur l'Egypte ancienne ou la Grèce antique!!


J'ai eu de la chance, car mes parents ont pu me sortir du public pour me mettre à l'Ecole Moser alors que je n'avais que 11 ans. Je me souviens qu'au cours des premiers 6 mois dans cette école, j'ai compris ce que je n'avais pas compris pendant 5 ans du fonctionnement de la grammaire française! Il faut dire que le système des complèments d'objet direct et indirect est quand même plus logique que leurs histoires de groupe du nom, groupe du verbe, suite du verbe (surtout quand elle se trouve avant le verbe!!)...Même chose pour les autres branches où j'ai enfin eu l'impression que mes professeurs savaient de quoi ils parlaient!


Merci et bonne chance dans votre croisade contre les pseudo-pédagogues et constructivistes en herbe! Le constructivisme comme outil d'étude de la société en sociologie ou anthropologie, c'est excellent. Mais comme modèle éducatif...pas très concluant!

Commentaire n°2 posté par Hitomi29 le 19/09/2006 à 19h21

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